Reportage
Les rabatteurs des coiffeurs afro de Paris : ils font rire dans un film mais souffrent dans la vie
A Château-d’Eau, royaume des mèches afro, les « racoleurs », souvent Ivoiriens et sans-papiers, battent le pavé entre des salons impitoyables et des passants énervés.
Par Marie Zinck
LE MONDE Le 21.08.2017
Sur une chaise en plastique adossée à une vitrine, vêtu d’un jean troué dernier cri, créoles aux oreilles et sac au dos, Joël* ne perd rien des mouvements de dizaines d’Africains qui, comme lui, interpellent parfois maladroitement les passants. On est boulevard de Strasbourg, à Paris, à deux pas de la station de métro Château-d’Eau. Joël, un Ivoirien de 31 ans, en France depuis seulement trois ans, est déjà un ancien. Les autres, ses « enfants », ont encore beaucoup à apprendre pour trouver aussi efficacement que lui des clients aux innombrables salons de coiffure afro du quartier. Bienvenue chez les rabatteurs, les « racoleurs » comme ils disent.
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Porté au grand écran par la comédie La Vie de château, sortie en salles le 9 août, le métier de rabatteur de coiffeur n’est pas nouveau. Sénégal Beauté, African Queen, Afro King : dans un contexte de concurrence acharnée, les salons afro ne peuvent plus se passer de ces petites mains, de ces langues bien pendues, Ivoiriens et sans-papiers en grande majorité, gravitant autour d’un boulevard de Strasbourg devenu, depuis les années 1990, le cœur de la beauté africaine à Paris.
Se disputer le bitume
Le film, signé Cédric Ido, acteur et réalisateur franco-burkinabé, et Modi Barry, réalisateur d’origine russo-guinéenne ayant grandi en banlieue parisienne, a été précisément tourné là, métro Château-d’Eau. D’ailleurs, les affiches sont placardées dans le quartier et les rabatteurs qui tentent de faire leurs preuves devant Joël sont nombreux à en avoir entendu parler, sans trop de détails.
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La comédie montre des personnages drôles et attachants, avec leurs expressions inimitables, leurs amitiés, leurs rivalités et petites trahisons. Les tensions entre rabatteurs décrites par le film ? « On règle souvent ça à l’amiable », tempère le « pro » du boulevard. Ses « enfants » et les autres, plus loin en direction de la gare de l’Est, s’ils se disent « amis », ne se disputent pas moins le bitume tout au long de la journée et doivent, s’ils veulent recevoir leur cachet quotidien, se surpasser pour retenir l’attention des passants.
Dans le film, les personnages Charles et Bébé rivalisent pour être le meilleur rabatteur du boulevard. Crédits : JEAN-CLAUDE LOTHER
Dur métier. Six jours sur sept, du matin au soir, Joël est à son poste, Château-d’Eau. « L’hiver, il fait froid, mais on est là », lâche-t-il. Le salaire varie de 100 à 200 euros par semaine, selon le nombre de clients « racolés ». « Au début, je dormais dehors. J’ai commencé à faire ça pour me payer un logement. »
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Les salons de coiffure sont des employeurs impitoyables. Pas de client, pas de salaire. La profession a été récemment entachée d’affaires de coiffeuses exploitées et non payées durant des mois, de faillites frauduleuses, de menaces contre des délégués syndicaux trop curieux. « On n’est pas dans un zoo, cessez de nous emm…, cessez de gâcher mon business. Partez ! » lâche le patron de l’un d’eux, boulevard de Strasbourg.
« On se fait insulter par les filles »
Pour les rabatteurs, la reconnaissance n’est pas à chercher non plus du côté des clients. « Souvent, on se fait insulter, les filles n’aiment pas ça », rigole Diakité, qui exerce depuis un an. A ses « enfants », Joël tente justement d’apprendre à adopter un bon comportement. « Je leur dis de ne pas être agressifs avec les femmes, de leur demander d’où elles viennent, de leur montrer des photos de coiffures selon les origines », dit-il.
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En 2010, l’association Afrique Conseil et la mairie du Xe arrondissement avaient proposé une médiation avec les rabatteurs. « Il y avait des tensions dans le quartier, les gens les voyaient d’un mauvais œil car ils étaient trop insistants », se souvient Ferdinand Ezembe, psychologue et directeur d’Afrique Conseil. « Ce sont des jeunes qui fuyaient la misère en Afrique, ils cherchaient à s’en sortir mais s’y prenaient mal », poursuit-il.
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En vingt ans, Ferdinand Ezembe a vu évoluer le quartier et s’intensifier la guerre des salons. Mais si les coiffeuses exploitées ont été soutenues dans leur dépôt de plainte pour « traite des êtres humains », personne ne s’est vraiment penché sur le sort des rabatteurs, dont le nombre n’a jamais pu être évalué. « Ils ne sont enregistrés nulle part, ce sont des clandestins », ajoute le psychologue. L’association œuvre à l’insertion professionnelle de certains d’entre eux, en proposant des cours de français. « C’est une faune qui fait partie du quartier et qui enrichit l’image de la ville, avec une autre ambiance », sourit Ferdinand Ezembe. Sauf que Joël, lui, rêve surtout de changer de métier. « Je suis dans le film, avec mes boucles d’oreilles, croit-il savoir. Je vais peut-être devenir une star. »

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